jeudi 19 février 2009

La prise de décision

Les recherches de la science de la gestion n’ont probablement pas été plus importantes que dans le domaine de la prise de décision. La fonction des autorités est, par essence, de prendre des décisions[1]. Et puisque ces décisions ont parfois des répercussions considérables sur l’efficacité des organisations, les spécialistes en gestion ont compris l’importance de bien en étudier le phénomène.

Max Weber, né en Allemagne en 1864, a été l’un des défenseurs de la rationalité dans la prise de décision. Professeur d'économie politique à l'université de Freiburg puis à Heidelberg, il vivait dans un monde dominé par les nobles qui dirigeaient, non à cause de leurs compétences, mais à cause de leur rang social (reçu à la naissance). Ce système était pour lui injuste et inefficace, il voulait voir le travail organisé selon les principes d’une bureaucratie idéale[2]. La position d’autorité devrait être attribuée, selon lui, en fonction de la compétence et non des privilèges ou du droit divin. Le dirigeant doit être rationnel, c’est-à-dire avoir un but. Et les moyens pour l’atteindre devraient être choisis en fonction de la meilleure information dont il peut disposer[3]. Mais ne pouvant pas lui-même tout savoir, il devrait se laisser aider et éclairer par des spécialistes qualifiés. Selon la bureaucratie idéale de Weber le gestionnaire sera efficace s’il est rationnel. Celui qui n’est pas efficace n’est pas rationnel, simplement parce qu’il n’a pas les connaissances suffisantes.

Cette théorie rationnelle de la décision se développa et prit aussi le nom de normative ou de mathématique. On utilisa une combinaison de mathématiques et d’autres sciences pour aider les gestionnaires à atteindre leurs objectifs et à maximiser leur rendement. Dans cette ligne de pensée, les dirigeants s’efforcent de connaître toutes les options possibles ainsi que leurs conséquences afin de choisir la meilleure stratégie[4].

Herbert Simon a appelé la prise de décision le cœur de la fonction exécutive[5]. Diplômé en sciences politiques à l'université de Chicago, insatisfait des théories administratives de son temps, il analysa ce qui influence les décisions et le comportement des employés dans une entreprise[6]. Il étudia aussi la psychologie et la manière dont l’organisation influence ces décisions. En 1978, il obtenu le prix Nobel d'économie. Son premier livre, Administrative Behavior (1946) explique que toute activité consiste à décider et à faire. La gestion y est vue comme un processus de décision menant à l'action[7]. L’organisation est un système d’individus dont les comportements sont équilibrés par des facteurs décisionnels. Le comportement organisationnel est donc un réseau complexe de nombreux processus décisionnels[8]. L’autorité, les spécialisations, la communication, la formation, l’efficacité, la coordination, la loyauté à l’organisation et l’identification sont les thèmes majeurs abordés dans son livre[9].

Selon l’auteur, la rationalité humaine est limitée car l’être humain n’est pas capable de connaître et de peser tous les éléments qui entrent en jeu dans ses décisions. L’acte humain est plutôt une réaction à l’environnement, qu’un acte posé dans la réflexion. La rationalité opère seulement dans le cadre de l’environnement psychologique de l’individu[10]. Si l’organisation veut exercer une certaine une influence sur les décisions de ses membres, elle devrait agir sur leur environnement psychologique par des facteurs comme l’autorité, la communication, la formation[11], la coordination des tâches et inciter les employés à accepter des plans établis.

Pour Simon, l’organisation est un système en équilibre qui a un but et des valeurs. Les responsables ont à maintenir l’équilibre des valeurs et des intérêts de l’organisation avec ceux des employés[12]. Les valeurs de l’organisation reconnues comme bonnes par les employés engendrent leur loyauté[13]. Idéalement les intérêts de l’organisation et ceux de l’individu sont en symbiose. Mais, c’est le souci d’efficacité qui devrait guider, au niveau factuel, les décisions des administrateurs[14].

Simon a donc observé le processus administratif en termes de décision[15]. Avec lui on saisit mieux que la décision parfaitement rationnelle ne correspond pas à la réalité. Le monde a une grande part d'incertitude et d’inconnu et les gestionnaires ne peuvent pas agir en parfaite connaissance de cause: l'incertitude est pour eux une situation normale[16]. La bureaucratie idéale présentée par Weber est donc une abstraction et un simple modèle. Il vaut mieux parler d’une rationalité subjective, qui cherche à obtenir le meilleur résultat en fonction d’une connaissance limitée face à une situation donnée. La rationalité de l’administrateur est bridée (bounded rationality). Il peut obtenir des résultats non pas optimums mais satisfaisants[17] car il n'a pas, selon l’expression de Simon, « l'intelligence de maximiser »[18].


[1] Cf. ibid., p. 189.

[2] Voir le livre de Weber : The Theory of Social and Economic Organization. (A.M.Henderson and T. Parsons, eds. and trans.) New York: Free Press, 1947.

[3] Cf. J. Duncan, op. cit., p. 63.

[4] Cf. ibid., p. 64.

[5] Cf. ibid., p. 61.

[6] Cf. H. Simon, Administrative Behavior, pp. 1-3.

[7] Cf. J. Duncan, op. cit., p. 65.

[8] Cf. H. Simon, op. cit., p. 220.

[9] Cf. ibid., p. 19.

[10] Cf. ibid., p. 109.

[11] Cf. ibid., pp. 102-103.

[12] Cf. ibid., p. 110.

[13] Cf. ibid., p. 115.

[14] Cf. ibid., p. 197.

[15] Cf. Simon, Herbert T., Administrative Behavior, p. 240.

[16] Cf. J. Duncan, op. cit., p. 67.

[17] Simon, mais aussi Cyert et March (école de pensée de Carnégie) on apporté à la science de la gestion des idées comme la satisfaction (rechercher un résultat satisfaisant plutôt que maximum à un problème décisionnel) et la rationalité restreinte.

[18] La théorie de la rationalité, lorsqu’elle est poussée très loin devient un théorie de l’irrationalité. Lindblom et Quinn ont proposé des préceptes non rationnels et des modèles de progression dans le désordre. Ceux-ci comportent le risque de considérer l’irrationalité comme faisant loi.

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